Archive de la catégorie ‘vie en province’

Contre la sueur du joggeur

Mercredi 4 mars 2009

J’ai des chevaux de bataille dans la vie.

Contrairement à Læticia Halliday qui se bat contre la faim dans le monde (lu hier dans le dernier Gala, chez l’orthophoniste), moi je lutte contre le sport et plus particulièrement contre le jogging. J’habite près d’un stade et ça grouille de joggeurs par ici. J’ai la haine du joggeur. Il n’y en a qu’un que j’aime : c’est le fils d’une amie qui prépare une école militaire. Il a les cuisses et le regard de Gladiator quand il court ; si tous les joggeurs pouvaient lui ressembler je serais collée à la fenêtre de ma cuisine.

(voix suppliante) – Anne ma sœuranne ne vois-tu rien venir ?

(voix meurtrie) – Je ne vois que des crânes chauves et ruisselants, qui pense défier les lois du temps et qui frôlent la mort à chaque foulée. Ça se voit dans leur yeux hagards et au travers de leur mine livide. C’est horrible, ils vont tous mourir !

(voix suppliante) – Et maintenant ? Anne ma sœuranne ne vois-tu rien venir ?

(voix heureuse et embêtée) – Si ! Si ! Youpi ! Je vois Gladiator et tous ses copains qui préparent le concours, hélas ! Ils ont dix-sept ans de moins que toi !

Mais pourquoi les grandes personnes courent-elles ?
On leur a pourtant bien dit quand elles étaient petites « Arrête de courir tu vas tomber ! Arrête de courir ! Les voisins vont s’énerver ! ». On leur répète que c’est mauvais pour le cœur, pour les genoux, on les prévient que ça donne mauvaise haleine. Mais elles s’en foutent, elles : ça leur donne même bonne conscience pour terminer le cake au beurre et le tiramitsu à l’huile. Elles courent après Rien. Un ami qui vous veut du bien. J’en vois passer de toutes les couleurs. Des pépés violets de douleur moulés dans des fuseaux, des nanas blanches, avec de la moustache qui goutte, je vois des culs flasques qui tressautent et des culs serrés agonisant sous l’acrylique. Je me penche parfois et je crie « ce sera pas la peine de rajouter de la mayo dans ton hot-dog, hein ! ». Ça dégouline de sueur, ça me met de mauvaise humeur. Je me dis Ouh ! La ! Ça doit sentir la chaussette chaude et le poil humide là-dessous ! J’ai des hauts-le-cœur quand je les croise. Je me pousse sur le côté avec effroi quand ils arrivent dans ma direction et pourtant, à chaque fois qu’ils sont à ma hauteur ils expirent très fort deux fois de suite « Fff-Ffff ! », on voudrait qu’ils sortent un glaive, on voudrait du spectacle, du « Par le pouvoir du Crâne Ancestral ! Je détiens la Force toute puissante !! ». Mais non. Ils font « Pfff-Pfff » indéfiniment, ils font exprès pour m’empoisonner. Je retiens ma respirations parce que le gaz carbonique qu’ils rejettent me répugne.

Et dire qu’on m’a forcée à courir pendant des années… Des années à faire des tours de cour en short, boudinnée en coq sportif. Enfin, je ne vais pas commencer à penser à tout ce qu’on m’a forcée à faire pendant toutes ces années d’EPS, parce que ça m’énerve : l’odeur des tapis en plastique bleu avec plein de vieux cheveux accrochés à la mousse sur le côté est ancrée dans ma mémoire. On m’a forcée à lancer des poids, du grand n’importe quoi, on a essayé de me faire sauter sur une poutre, à réaliser des enchainements avec des séries de galipettes (fallait dire « roulades » sinon tu perdais des points). On s’est bien foutu de ma gueule… Y en a qui peuvent me remercier pour toutes les fausses dispenses de sport que j’ai pu créer en 10 ans de lycée (j’ai beaucoup redoublé) je connaissais par cœur toutes les signatures des parents, j’étais faussaire et fière de combattre une cause pareille. Et je ne suis maintenant pas disposée à courir pour le plaisir. J’ai un corps qui rejettent le sport et les épinards. Je hais le jogging et je m’adresse à tous ceux qui courent chaque jour sous mes fenêtres : si vous n’avez pas les cuisses de Gladiator, changez de trottoir vous me dégoûtez. Si vous continuez je vous lancerais des crottes de chien.

PS : je remets à demain mes efforts de gentillesse pendant le Carême.

Alyette se fait la malle, Amelia se barre en couille

Dimanche 1 mars 2009

– Mmmm… fait Alyette
– Un vendredi de Carême Maman !!  Non mais vous vous rendez compte ! Alors je lui ai répondu « Yvanrick les vendredis de Carême il ne se baffre pas ma chère »… évidement elle m’a regardée offusquée, mais je voulais un peu marquer les distances… vous auriez fait la même chose Maman, non ? Une raclette un vendredi saint et puis quoi encore !! Alors après j’ai tourné les talons et j’ai dit assez fort pour qu’elle puisse m’entendre « on a visiblement pas élevé les torchons ensemble… »
– Mmmmh… refait Alyette en soupirant. « Mais qu’est-ce que j’ai fait au monde pour avoir une fille aussi chiante… » pense-t-elle en fixant les rideaux de sa chambre qu’Edwige vient de tirer. Ses lunettes sont pleines de buée à cause de la soupe de poireaux que sa dernière fille vient de lui servir, Alyette trouve que ça pue. Elle l’a posée sur ses genoux, et elle ne bouge plus tandis qu’Anne-Marie lui raconte ses bresteries et qu’Edwige écoute la conversation en faisant des « Han !  » « Nan… » et en répétant les derniers mots de toutes les phrases de son ainée « un vendredi de Carême !! » « les torchons ensemble ! »
Et puis brusquement Alyette s’est levée.

Son bol de poireaux a volé, Anne-Marie a crié « Maman ! Maman ? Vous êtes toujours là ? », Alyette a attrapé une valise sous son lit, mis quelques effets dedans au hasard, enfilé ses chaussons et puis elle est partie. Elle a claqué la porte de sa chambre sous le nez d’Edwige, éclaboussée de poireux et immobile de stupeur. Alyette a attrapé les clés, dévalé le perron et mis le contact de sa voiture. Alyette s’est barrée. Edwige a poussé un petit cri, pris le combiné et d’une voix tremblante a annoncé à Anne-Marie « Maman vient de nous quitter ».

Amelia pleine de désespoir s’est inscrite sur Face Book. Elle trouve ça super entre deux lampées de porto. Elle a retrouvé sa meileure amie, Noémie Lamouille, et son premier amour Raoul Grochun. Un type extra qui lui disait « t’as de grochun tu chais ! », ça la faisait rire aux larmes. Bon le problème c’est qu’il sentait la frite car ses parents tenaient un petit bistrot dans Nemours. Et puis quand la mère d’Amelia l’a vu elle a failli avoir une attaque, du coup elle a envoyé sa fille en pension. Raoul a troqué son duvet contre une superbe moustache. Amelia passe son temps sur Face Book, elle fait tous les test, elle met des photos de ses enfants et des clichés d’elle il y a cinq ans, avec des légendes « Cap Bénat, août 2008″. Raoul lui a dit qu’elle n’avait pas changée. Ça lui a fait plaisir et elle lui a répondu que ce serait marrant qu’ils se revoient tous les deux, non ?Raoul a répondu « le problème c ke j’habite Madrid » ce à quoi Amelia a répondu « no problemo ! ». Amelia a besoin d’air et de paëlla.

 

Cowboyeries à la Gérardière

Lundi 23 février 2009

Au début Jackie n’a pas compris ce que le message de JP signifiait, elle a même eu peur que ce soit fini entre eux. La peur de sa vie. Elle est tellement fière d’elle : elle a réussi a ferrer le boss, THE big boss de la boîte et il est raid dingue d’elle !!! Il lui a promis un week-end à Venise, elle sait qu’il va la gâter, elle soupire d’aise en pensant à la belle montre qu’il va lui offrir. Il la couvre de cadeaux, elle pouffe « il me faudrait un troisième poignée !! » quand elle raconte à sa mère enchantée, que le patron lui a encore acheté un bracelet. Il faut dire que Jackie n’est partie de rien mais qu’avec des dents comme les siennes, deux canines qui te rayeraient un parquet en chêne massif, elle a commencé une longue et terrible ascension professionnelle puis sociale. Ses parents se sont saignés pour lui payer une école de commerce médiocre en banlieue parisienne mais à présent elle dirige tout le service marketing chez Legros et Patalait. Et comme ça ne lui suffisait pas elle se tape le patron. Jackie veut le beurre et l’argent du beurre : » c’est normal quand on bosse dans les camemberts !! » dit-elle en gloussant tout en enfilant ses bottes à talon aiguille. Elle n’a aucun scrupule à coucher avec un homme marié : ses employés lui ont dit que Madame Leguoulle était du genre grosse bourge qui fout rien de ses journées et la rumeur circule qu’elle serait portée sur la picole depuis un moment. De toutes les façons JP Leguoulle est fou d’amour et Jackie compte bien profiter de cette opportunité. Et si un jour c’était elle, Madame Leguoulle, hein ?

Alyette ne va pas bien et le médecin n’est pas très optimiste, il lui a conseillé des bains de siège au fenouil, mais il pense que c’est le moral qui est atteint. Elle sort de moins en moins de sa chambre, malgré les supplications de Gérard qui lui a rappelé que dans deux jours c’était le Carême et qu’il allait falloir qu’elle y mette un peu du sien. Mais Alyette n’a plus d’énergie, elle sèche tous les chapelets et se défile pour toutes les réunions paroissiales. Alyette est au fond du trou, surtout qu’hier soir elle a vu une voiture se garer devant la grange d’Armelle. Elle a enfilé sa vieille robe de chambre pelée et ses chaussons, pris sa lampe torche et décidé d’aller vérifier que ce n’était pas cette ordure de Jérémie Fritard qui revenait dans sa propriété. En s’approchant elle a entendu des rires et par la fenêtre, elle a surpris sa fille dans les bras d’un garçon épouvantable, avec une cravate en cuir et des bottes. Il a fallu qu’elle se tienne la poitrine pour réussir à reprendre son souffle : sa propre fille embrassait l’ignoble individu qui avait jeté son chapeau de cow-boy par terre. Et elle l’a reconnu !! C’est l’espèce de plouc qui faisait l’animation de prostituées organisée par les Fritard le soir du mariage d’Armelle ! Elle est rentrée meurtrie chez elle, a martelé son oreiller de coups en criant « La trainée !! La trainée !! » à travers ses larmes, elle s’est mouchée dans ses draps et le cœur gros, s’est endormie.

Pourtant sa fille est heureuse. Armelle a trouvé l’amour. Il faut dire que le soir de son mariage elle avait un peu craqué pour le type qui animait le spectacle de country et comme elle était allée le voir pour le remercier et le féliciter, il lui avait glissé sa carte et avec un léger claquement d’index sur son chapeau de cow-boy (geste qui l’avait fait fondre !!!) l’avait saluée. Il lui avait fait un clin d’œil et avait murmuré qu’il attendrait éternellement de ses nouvelles et bien que ce fût son mariage, elle n’avait pas oublié ce moment magique et cet homme d’un romantisme à toute épreuve. Alors quand Jérémie s’est barré et quand elle a compris qu’il ne reviendrait pas, elle a téléphoné à Franckie. Il ne l’avait pas oubliée, il s’est dit que c’était la chance de sa vie, il a pris sa Renault 21 et il a foncé. Car une princesse dans un château, c’est comme une rose dans la lumière : ça se cueille. Oh ! Putain ! C’est beau ce que je viens de dire !  Je lui dirai ça tout à l’heure, ça va lui plaire ! Et d’ailleurs, quand Armelle lui a proposé une tisane et qu’à genoux, Franckie lui a déclaré qu’elle était une rose dans la lumière du jour naissant (il est fort dans l’impro), Armelle s’est jetée dans ses bras en faisant voler le chapeau de cow-boy. Yi haaa !

Passion sous les platanes, fureur à la Gérardière

Vendredi 20 juin 2008

Amelia et Renaud hésitèrent un peu avant de choisir un petit troquet à l’ombre des platanes. Renaud demanda deux coupes de champagne alors qu’il rêvait d’une bière fraîche, Amelia trouva qu’il aurait pu carrément commander une bouteille entière. Elle le remercia pour ses cartons, il lui rétorqua que sa soirée était très réussie, la preuve c’est que Nadine avait mal aux pieds tellement qu’elle avait dansé. « Mouais, je me suis demandée si ce fourreau rose m’allait réellement bien… » dit Amelia en posant un doigt au coin de ses lèvres et en recentrant le sujet de la conversation sur sa personne (elle songeait : tu vas voir que ce couillon va me parler de sa femme…). Elle fit un petit Hum, en secouant ses cheveux et en laissant apercevoir un quart de son décolleté en dentelle. Elle attendit longtemps avant que Renaud réponde que si, c’était pas mal, moi j’aime bien quand ça colle les formes. Elle s’étouffa en avalant une gorgée de champagne et rétorqua ben, dis-donc, dis tout de suite que je suis grosse ! Renaud sourit, il était visiblement assez mal à l’aise. Alors, Amelia, pour détendre l’atmosphère, fit tomber son escarpin et, comme elle l’avait déjà vu dans un film d’amour américain, commença à chatouiller le mollet de Renaud Fritard avec son gros orteil. Mais Renaud, qui n’était pas habitué à ce genre de geste, sursauta avant de jeter un regard furibond sous la table. Amelia, qui avait pourtant répété cette scène trente fois chez elle seule en face d’un guéridon, remit rapidement sa chaussure en rougissant. Puis Renaud regarda sa montre, dit bon, ben… c’est pas tout… mais y a foot ce soir… « Quel dommage, si vite… » répondit Amelia en battant des cils. Renaud lui prit la main avec un large sourire et la regarda tendrement. « Allons marcher, supplia Amelia, cinq minutes seulement… ». Elle ressemblait à une aquarelle de Marie Laurencin. Renaud qui avait l’âme d’un prince régla l’addition et en sortant, il aperçut sa muse qui l’appelait, assise sur un banc. Il la rejoint et à peine s’était-il assis qu’elle se jeta sur lui et posa ses lèvres sur les siennes ; il avait du mal à respirer, il répondit dans un premier temps à ce baiser avant de repousser comme il pouvait son assaillante. Arrête, Amelia, lui demanda-t-il gentiment, arrête, il ne faut pas. Alors cette dernière le regarda les yeux plein de larmes, se leva et prit le chemin de sa voiture. Renaud s’essuya la bouche encore surpris et resta assis, il trouvait le comportement d’Amelia complètement hystérique. Il ne fit même pas attention à la femme pleine d’aiguilles de pin, qui venait de sortir en tombant d’une haie à quelques mètres de lui, et qui dans un grand Crac ! déchira sa chemise en liberty bleue.

Dès qu’elle sut qu’elle n’était plus dans son champs de vision, Amelia se mit à trotter sur ses escarpins qui lui cisaillaient les doigts de pied. Bientôt, assise au volant, elle se prit la tête entre les mains et respira un grand coup. Elle murmura ça y est ! Ça y est j’ai un amant ! Je fais maintenant partie de ces femmes qui connaissent l’adultère ! Elle se sentait l’âme d’une tigresse, la prochaine fois qu’elle le verrait ce serait dans un hôtel, c’était sûr. Il était fou d’elle ! Elle était folle de lui ! Mais leur amour était… elle renifla, impossible… Elle regarda à droite, à gauche, et incognito, partie rejoindre les siens, avec son secret.

Rien n’avait échappé à Mumu. Elle s’était dépêchée de déposer son fils chez elle, avant de repartir en exploration dans le quartier en chantonnant « C’est là qui va là… Inspecteur Muriel, c’est là qui va là Hou hou ! ». Cachée dans une haie de sapins, elle avait suivi toute la scène en jubilant. Quand ils avaient commencé à s’embrasser, elle avait posé une main sur sa bouche pour étouffer un cri, et attrapé sa médaille avec vigueur pour se protéger de toute cette indécence. Personne ne vit le sourire de Mumu après ce moment-là : c’était celui de la vengeance, avec un grand V.

À La Gérardière, Alyette préparait son sac pour aller à Brest : Anne-marie était victime d’une thrombose hémorroïdaire qui la clouait au bidet. Sa mère arrivait en renfort, Yvanrick était débordé et ses enfants bouffaient du petit pois et de la sardine en boîte depuis maintenant cinq jours. Et le pompom c’était Servane-Colombe qui miaulait depuis une semaine pour aller à l’anniversaire d’Alizée au Mac Do, une petite copine gratinée du CP, qui se plantait devant vous à la sortie des classes avec des « Banjjjjjjjour! » en bombant le torse, drapée dans un sweet-shirt Barbie pailleté. « Ah ! Ça c’est NON ! » avait décrété Anne-Marie en découvrant le carton d’anniversaire, et tous les soirs Yvanrick essayait d’expliquer à sa fille en larme, que les parents d’Alizée n’aimait pas Jésus comme nous ma chérie.
Gérard avait viré définitivement Armelle après le pique-nique familial. Un peu éméché et dès que les derniers cousins furent partis, il était monté dans la chambre de sa cadette. Il avait tout jeté par la fenêtre. « Allez ! Tire-toi ! Tire-toi maintenant ! » lui avait-il hurlé de la chambre aux mésanges. Il n’avait gardé que les meubles, même Boudha s’était envolé manquant de tuer Guyonne qui tentait de s’interposer. Elle avait poussé un rugissement, avant de plonger dans les hortensias, laissant Edwige en larmes assister au spectacle depuis le perron. Armelle avait rejoint sans un mot Jérémie dans la Mercedes que Nadine et Renaud leur avait prêtée et était partie, laissant La Gérardière à feu et à sang. Cependant le lendemain et après une longue discussion autour d’une tisane posée sur une pile de Famille Chrétienne, ils décidèrent de continuer leur combat. Il fallait qu’Armelle et Jérémie se marient, et dans la foulée que Guirec soit baptisé. Pour la paix et le bonheur de tous.

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Illustration d’Aurélie de La Pontais
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La revanche de Muriel Riboulchon

Dimanche 15 juin 2008

Mumu, qui n’avait pas beaucoup d’amies, s’était soudain vue devenir la confidente d’Amelia Leguoulle. Son heure de gloire avait alors sonné, on l’enviait quand elle disait « j’ai aidé Amelia à faire ses cartons pour la soirée rose » et elle frimait avec des phrases comme « Amelia n’avait pas le moral hier soir alors on s’est fait un japonais ». Mumu était devenue quelqu’un. Mumu faisait partie de ces gens en mal d’amour qui s’installent soudain dans votre vie et dont vous ne savez plus vous débarrasser. Alors qu’Amelia lui avait dit un jour « passe mardi pour me dire ce que tu penses de la couleur de mes rideaux », Mumu venait désormais tous les mardis. Elle arrivait en début d’après-midi et restait pendant des heures, persuadée d’être indispensable. Un peu intimidée au début, elle avait rapidement pris ses aises et alors qu’Amelia lui avait demandé son avis par pure gentillesse (parce que l’avis de Muriel Riboulchon tout le monde s’en foutait), Mumu se permettait maintenant un tas de remarques comme « à ta place j’aurais plutôt mis la lampe verte dans le salon » ou encore « tu n’as pas peur que ton fils devienne débile devant ses jeux video ? » (alors que les enfants de Mumu étaient laids et demeurés). Je ne sais pas si vous voyez de quelle situation je veux vous parler mais vous êtes chanceux si vous n’avez jamais croisé ce genre de personnage. Parce que vous payez cher la pitié que vous leur avez octroyée, cette « pitié dangereuse » dont parlait Zweig. Amelia, qui trouvait que Mumu était une gentille fille dont elle pourrait profiter en échange de son interêt si recherché dans la bonne société, avait laissé Muriel Riboulchon envahir sa vie et cette dernière s’y était installée avec force et passion, prenant son rôle à cœur. Elle disait à Amelia « tu es une sœur pour moi » et Amelia pensait tout bas que des sœurs elle en avait déjà, merci beaucoup pauvre conne. Amelia ne supportait plus tout cela, et la dernière fois que Mumu s’était fait un café en disant que les tapis elle les trouvait un peu flashy-flashy à son goût, Amelia s’était fait violence pour ne pas lui tordre le cou (d’autant que chez Mumu c’était à dégueuler, Mumu n’ayant aucun goût ni aucune imagination). Elle se voyait même parfois dans l’obligation de rendre des comptes à Mumu, qui l’appelait à toute heure pour lui demander où elle était ou pour lui faire des reproches comme « tu aurais pu me prévenir que tu partais vendredi à Paris… ».

Muriel n’avais jamais digéré la méchanceté d’Amelia lors de sa soirée rose, et ses moments de bonheur aux côté de cette dernière s’étaient achevés brutalement. Indéfiniment elle revoyait l’horrible sourire et le regard cruel de son amie lui disant « tu sais que t’as vraiment l’air con Mumu », elle en faisait des cauchemars la nuit. Elle qui l’avait soutenue, elle qui l’avait conseillée et même aidée à choisir sa tenue, elle qui avait toujours été là… Mumu ne se remettait pas de s’être faite ainsi humilier devant tout le monde par sa meilleure amie : Amelia Leguoulle lui avait planté un couteau dans le dos… Alors le soir où elle vit Amelia sauter au cou de Renaud elle se dit qu’elle tenait sans doute sa vengeance. Un plat qui se mange froid, comme le chantait Lio autrefois.

Car la patience d’Amelia finit par triompher. Après des heures d’attente elle sauta sur Renaud dès qu’il fut sorti de son imprimerie. Il donnait un dernier tour de clés lorsqu’il vit Amelia débouler à l’angle de la rue. Elle était pendue à son portable et ne semblait pas le voir quand elle s’immobilisa feignant la surprise. Elle lança un « je te quitte, ma chérie, bye ! », raccrocha et dit ça alors, Renaud qu’est-ce que tu fais là ? Renaud lui répondit en fronçant les sourcils « Bah ! c’est là que je travaille enfin ! Tu es pourtant déjà venue ! » Amelia rosit et mit sa main sur le front en disant « Oh ! Que je suis sotte ». Renaud l’embrassa, Amelia sentit son odeur contre elle, elle le regarda, il la regarda, il dit ok ok ! bon ben moi je vais y aller… à moins que… « Soyons fous ! lança Amelia, si on allait rapidement boire une petite coupe de champagne ? ». Renaud resta sans voix, il songea que Nadine était à son cours de fitness et devant le décolleté terrible d’Amelia il fondit. Alors celle-ci eut un geste tendre : elle le prit par le bras, et minaudant, elle murmura « oh… c’est super… ». Quand Muriel Riboulchon, qui revenait du solfège de son cadet, arrêtée au feu, vit cela, elle sentit qu’elle allait à son tour, briser la vie et les rêves d’Amelia Leguoulle. Des rêves amelia en avait : sa nuit commençait à peine…

Je sais le suspense est intolérable. Amelia couchera-t-elle avec Renaud ? Mumu va-t-elle filmer leurs ébats avec une camera dissimulée sous sa médaille ? Nadine va-t-elle rentrer plus tôt de son cours de fitness car elle a perdu son peigne ? La suite bientôt…

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Illustration encore une fois MAGNIFIQUE d’Aurélie de La Pontais
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L’adoubement de Tancrède Pignon de Kermouette

Dimanche 8 juin 2008

« Pfffff… je commence à en avoir ras-le bol « soupire Edwige. Elle lève les yeux au ciel et tape du pied quand sa mère, Alyette, lui demande pour la millième fois un ultime petit service : ramener les piémontaises qui sont dans le frigidaire et du pain, surtout n’oublie pas le pain, tiens Christian ! Tu connais ma dernière ? Edwige, ma petite fée du logis, doublée d’un talent de rossignol !

La messe a eu lieu dans la chapelle de La Gérardière, célébrée par un prêtre cousin des Kermouette, animée par Guyonne qui s’éclate dans la gestuelle et fait sursauter ses doigts à chaque syllabe chantée (ce qu’elle préfère c’est arrêter la chanson par un geste franc horizontal et la main en équerre), accompagnée par Edwige à la flutte : on ne change pas une équipe qui gagne. Les Pignon de Kermouette sont au grand complet, on en compte une bonne centaine. Les enfants courent partout, arrêtés parfois dans leur élan par une main de fer, Guyonne en général, qui leur saisit le haut du bras et dit d’une voix ferme « Tiens, viens-là toi, tu es qui déjà ? Elisabeth ? Ah ! Tu es la fille d’Yves et Sybille ! Je suis ta tante Guyonne ! ». Elle fait chier tous les petits, fait « Ttttttttt » en secouant l’index droit dès qu’il y en a un qui grimpe à un sapin, chez les vieilles filles, donner les leçons aux enfants des autres, c’est souvent une vocation. Et Guyonne, habituée à torturer des classes entières de petites filles à Neuilly-sur-Seine, veut montrer qu’elle sait se faire obéir : c’est en général la raison de vivre des boudins opprimées dans leur enfance. Alyette, est de temps en temps obligée d’expirer par la bouche tant elle a à faire, quelques gouttes de sueur perlent sur sa moustache, d’un œil elle scrute les environs pour vérifier que personne ne manque de rien, et de l’autre elle surveille le débit de boisson de Gérard qui gère les cubis de vin rouge. Il a déjà le regard un peu vitreux et son sourire enivré laisse apparaître ses vieilles couronnes, sa chemise blanche à manches courtes est maculée de tâches de vin. De loin Alyette lui fait des signes agacés et il pousse du coude son cousin en disant « Regarde y a la chef qui n’est pas contente ! ». Toutes les dames sont sur leur 31, elles ont sorti leur passementerie, des colliers fantaisistes bleus et jaunes jusqu’au clips des oreilles dorés, le tout accompagné d’une progéniture en robes à smoke et culottes courtes que Guyonne se charge de mâter. « On a eu de la chance pour le temps ! »dit Sybille, et une autre d’ajouter « Dis-moi, Alyette, je te félicite ! Il paraît qu’Anne-Marie a eu son quatrième ! » , cette dernière sourit aimablement, dit qu’elle est ravie, cette enfant est un enchantement, avant de se figer sur place : Armelle arrive avec Jérémie et Guirec, elle qui était censée passer la journée chez les Fritard.

Il est trop tard pour intervenir. Alyette se sent couvrir de honte, Pipou fronce les sourcils en voyant sa nièce arriver, Tante Sabine donne un coup de coude à Bérangère en se raclant la gorge, Guyonne les bras croisés se roule les poils des bras, Gérard reprend ses esprits en murmurant « et merde… » et Armelle, souriante s’approche pour présenter son fils et son fiancé. C’est Jérémie qui a insisté pour venir, il veut montrer que bientôt lui aussi fera partie de cette lignée de chevaliers bretons et que son fils, Guirec Fritard, a du sang Kermouette qui lui coule dans les veines. Très fier, il serre les mains, bonjour ! Messieurs-Dames… Jérémie ! le copain ! On lui sourit gentiment avec des petits « ah…! très bien ! ». Il continue sa tournée, parfois il se tourne vers Armelle, Attention ! Guigui a perdu sa totoche ! Enchanté ! Sa mère lui a conseillé d’opter pour une tenue élégante, il a donc le torse moulé dans une chemise en soie prune et ses cheveux gominés sont plaqués en arrière. À son passage il collecte quelques sourires forcés, des regards en biais et des demi poignées de main froides. On s’interroge du regard, tu étais au courant qu’Armelle avait eu un fils, toi ? Moi non plus, rhoo, c’est fou quand même. Elle devait se marier dans un mois, non ? Pauvre Alyette… Pourquoi ne nous a-t-elle rien dit ?
Alyette est murée dans son silence, elle serre les dents et profitant d’un moment où sa fille est un peu isolée du groupe elle la prie de rentrer maintenant, que le spectacle a assez duré et qu’il est temps d’apprendre un peu les manières à son fiancé. Et pourtant c’est tout ce qu’il restera de ce pique-nique dans la mémoire familiale : cet épisode tragique alimentera les conversations encore longtemps et aura fait la satisfaction de tous les vautours avides de sensations fortes.

Pendant ce temps, dissimulée sous de grosses lunettes, Amelia passe et repasse devant l’imprimerie Fritard. Parfois elle ralentit, à d’autres moment elle accélère ou se cache derrière une voiture, il faut qu’elle voit Renaud. Quand elle aperçoit son profil elle frémit, se baisse rapidement comme si elle avait fait tomber quelque chose, vérifie la tenue de son rimel dans un rétroviseur… se ronge le pouce… il faut qu’elle lui parle. Deux heures déjà qu’elle poiraute, elle n’a plus qu’à attendre la fermeture.

– Drame chez les Kermouette / 14

Mardi 3 juin 2008

Amelia a décidé de jouer finement. Son cœur bat la chamade quand elle appelle l’Imprimerie Fritard; quelques secondes plus tard Renaud en personne répond. Amelia est d’une gaité sans nom au téléphone, elle ricane, elle remercie Renaud pour les invitations « magnifiques » qu’il a réalisées, elle insiste « si, sublimes, really, sans ton aide ça n’aurait pas été pareil… ». Renaud est ravi, il lui dit de toutes les façons on se verra au mariage de Jérémie, non ? Mais certainement… si tu m’invites… lance timidement Amelia. « Oh ! Sans Amelia pas de fiesta ! » répond Renaud, hyper fier de son envolée lyrique totalement improvisée, Amelia éclate de rire, elle renverse la tête en arrière se regarde dans le miroir de l’entrée : elle est rouge pivoine mais ses yeux sont ceux d’une lionne, elle se trouve sublimissime. Avant de raccrocher, elle joue les énigmatiques, elle tente un « Renaud… je… non, rien. « À bientôt » répond simplement Renaud. Amelia a chaud, elle saute de joie : elle sent que Renaud Fritard est loin d’être insensible à son charme. Renaud de son côté a raccroché en faisant « pschhchhttttt… quelle excitée celle-là ! », et en repensant au fourreau glissant il a un peu le vertige. Le soir au dîner, il demande à sa femme si on invite les Leguoulle ou quoi au mariage à Jérémie ? Les Guoulle !! Et comment !! Après la soirée qu’on a eue, impossible de faire autrement ! Amelia se dit qu’elle ne doit parler à personne de cette petite aventure sentimentale. PER-SONNE tu m’entends ! dit-elle en pointant du doigt son visage dans le miroir. Et si… Et si…? Et jamais il se passait quelque chose, entre Renaud et elle ? Si il se passait quelque chose il faut que sa lingerie soit à la hauteur de l’événement…D’un geste elle ébouriffe sa chevelure en murmurant « Amelia la sulfureuse… ». Elle pense à un ensemble en soie mauve et dentelle prune aperçu en vitrine avant-hier, quelque chose qui pourrait évoquer la sensualité sans trop en dire… Ouais… Elle va y réfléchir…

Alyette se concentre sur la réalisation de son déjeuner de famille. Avec un vieux bic dont l’encre coule mal, elle écrit sur un bout de carton tout ce qu’il faut encore qu’elle fasse. Taboulé, salades diverses, chips pour les enfants, papier toilette. Gérard demande s’il peut faire quelque chose, Alyette lui dit que s’il pouvait se taire d’abord ça l’aiderait, quand le téléphone sonne. C’est Marguerite-Marie qui veut savoir pourquoi Alyette n’était pas là samedi. Alyette explique qu’elle a beaucoup à faire en ce moment et que franchement, aller boire du champagne dans un lotissement de luxe et faire la conversation aux gynecologues du coin, ça ne la tente pas, mais pas du tout. Son amie lui dit qu’effectivement c’était plutôt « fric, fric » comme soirée et qu’Amelia a quasiment finie à poil. Rhôôôô fait Alyette, c’est pas possible. Ah ! si ! la poitrine dénudée devant Renaud Fritard. Oh ! Impensable crie Alyette. Très choquant, répond Marguerite-Marie, très, très choquant. Bon, il faut que je te laisse j’ai à faire, conclue Alyette en s’essuyant les doigts plein d’échalote sur son tablier, je t’embrasse et de toutes les façons on se voit au chapelet vendredi matin.

À Brest, Blandine-Alix est née. À 10h42. Yvanrick prend des photos de sa femme dans son lit et bien qu’elle soit livide dans une chemise de nuit jaune pâle, elle sourit, la raie au milieu et les yeux cernés, entourée de tous ses enfants. Gloire à Dieu pour cette enfant ! c’est le message qu’envoie Yvanrick dans l’après-midi sur Internet à tous les proches des Rotrenfion, avec une photo des enfants souriant autour du lit de leur mère. Il a appelé sa belle-mère à l’heure du déjeuner, lui soumettant l’idée de venir passer deux ou trois jours à Brest afin de l’aider à gérer le quotidien. Alyette est embêtée, elle a sur les bras un déjeuner familial et un mariage… À peine a-t-elle prononcé ses mots qu’Armelle se pointe devant elle en grimaçant de douleur suivi d’Edwige qui hurle : « Armelle a perdu les eaux ! Armelle a perdu les eaux ! ». Alyette, totalement paniquée raccroche au nez de son gendre en vociférant « GÉRARD !!!!!!! GÉRARD !!!! LA VOITURE !!! ». Armelle tend son portable à sa sœur et lui demande d’appeler au plus vite Jérémie. Alyette répond qu’on va se débrouiller sans lui, monte dans la voiture et toi Gérard ! Mais démarre donc qu’est-ce que tu attends ! Gérard regarde hébété sa femme et dit ben je croyais qu’il était pour le mois d’août cet enfant, Armelle murmure qu’elle est assez surprise qu’elle ne comprend pas… Alyette pince les lèvres.

Le prématuré pèsera 3 kilos et 300 grammes. Jérémie est assez ému, Nadine arrive en trombe à la clinique, se penche au dessus du berceau, elle pose une main sur sa bouche, ses yeux sont brillants, elle dit en reniflant qu’est-ce que je suis contente d’être mamie ! Qu’est-ce qu’il est beau comme gosse ! Et puis elle se penche et elle gueule « c’est Mamie ! Chéri ? c’est Mamie qui te parle ! ». Alyette trouve qu’il est finalement assez vilain, elle pense tout bas que c’est rigolo comme dès la naissance on reconnaît les ploucs aux autres. Elle entend Jérémie qui raconte par le menu détail l’accouchement, de la péridurale à l’épisiotomie. Elle demande pourquoi on a foutu ce tas de peluches fluos tellement laides dans le chariot, Nadine répond que c’est un cadeau, qu’elle pensait que ça ferait plaisir à Armelle. Ah ! dit juste Alyette. Gérard est resté près de la machine à café, il trouve que Guirec c’est pas trop moche comme prénom. Alyette lui dit en secouant la tête « Oh ! Quand même ! Guirec c’est épouvantable ! ». Ce à quoi Gérard répond que Guirec ça va, du moment que y a pas Tom comme nom de famille. Alyette lui dit mon cher, vous êtes tordant, et, le dos vouté, elle quitte la clinique.

 

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Illustration d’Aurélie de La Pontais
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contact@aureliedelapontais.com

LE POINT

Mercredi 21 mai 2008

À la demande de beaucoup d’entre vous je fais ici un petit point, apparemment nécessaire, pour que les habitués du blog puissent mémoriser les personnages et pour que ceux qui arrivent, n’aient pas tout à relire.

Dans une petite ville de Province vivent quelques familles que tout le monde connaît. Les Fritard, par exemple, Nadine et Renaud. Renaud a monté son imprimerie, il marche assez bien, suffisamment en tout cas pour que sa femme, Nadine, puisse prendre des cours de fitness et se faire les ongles de pied devant Amour, Gloire et Paté, série qu’elle suit depuis toujours, surtout depuis que Renaud a investi dans un écran plat géant, Nadine collectionne les dauphins en cristal et les tenues de cocooning. Ils ont deux enfants, Jérémie, jeune homme passionné par la généalogie et l’heraldique, et Mélody (avec un « y »), qui vit en banlieue parisienne. Il y a aussi les Cropet, le dentiste et Eliane, sa femme. Ils ont un enfant qui a l’âge de Jérémie, Florient. Et puis les Burgnion, lui est avocat. Et les Riboulchon aussi, Mumu et son notaire de mari. Mumu n’a qu’une idée en tête dans la vie : faire chic. À n’importe quel prix. De loin elle peut faire illusion quand la petite est en smoke, mais de près quand elle secoue le poignet les doigts écartés en murmurant les yeux mis-clos « ben bon-jour… » on sent le naturel caché sous sa médaille qui revient au galop.

Et puis surtout il y a les Leguoulle. Jean-Pierre Leguoulle dirige une énorme entreprise de produits lactés ce qui lui a permis de grimper dans l’échelle sociale et de faire croire, à tort, à sa femme Amelia, qu’ils y sont arrivés. Ils possèdent une très belle maison, une très belle voiture et deux très beaux enfants, Lorenzo et Sarah, accessoirisés jusqu’au bout des pieds, car chez les Leguoulle comme chez les Cropet l’accessoire est roi.

À quelques kilomètres de notre ville, vivent dans une magnifique propriété, les Kermouette. Vieille famille fauchée, qui tient à ses principes comme à la prunelle de ses yeux, Gérard et Alyette ont eu trois enfants, il faut dire qu’Alyette s’est mariée sur le tard, sinon ils auraient rêvé d’une immense famille. Chez les Kermouette on préfère le chapelet à l’Ipod, la spiritualité règne en maître. Leur fille ainée est dans le moule (moule social, moule Tupeurouère et moule marinière), mariée à un sous-marinier (Yvanrick de Rotrenfion), elle vit à Brest et attend son quatrième enfant, ça me fait penser qu’il faut qu’elle accouche. Anne-Marie est un modèle d’organisation, du genre qui met son roti de porc au four avant d’aller à la messe et la reine des mondanités, elle note tous ses cafés et ses ventes privés dans un agenda qui la suit partout, dans la petite pochette de son sac à dos de ville. La cadette c’est Armelle, Armelle la rebelle. Depuis qu’elle est née elle s’évertue à contourner les règles qu’on lui impose, ses yeux crient braguette depuis qu’elle a quinze ans et son mauvais goût inné l’a poussé dans les bras de Jérémie Fritard dont elle attend le niston. La dernière s’appelle Edwige, c’est la copie de sa mère et de sa tante Guyonne (qui est bonne-sœur), elle joue de la flutte traversière et connaît la seconde voix de toutes les chansons cathos. Dans l’univers d’Alyette on trouvera quelque fois Marguerite-Marie et Simone, ses copines de la paroisse et Tante Pipou, la cousine de Gérard, qui bouffe à tous les rateliers.

Autour de ce petit monde on saura qu’il y a Aline, commerçante entre la vie et la mort, dont l’ex, Francis Pruchin, s’est barré pour se réaliser dans la country. Ne vous inquiétez pas Mesdames Franky revient toujours quand on s’y attend le moins, mais de grâce, n’oubliez pas Francis Pruchin, l’homme qui tire plus vite que son nombre (il a mal compris la réplique).

Y a -t-il des questions ? Je vous écoute. Merci. Et bisou surtout.

La soirée rose d’Amelia Leguoulle – suite et fin

Dimanche 18 mai 2008

– Ma puce, merci ! C’était vraiment festif ! dit Nadine en embrassant Amelia sur les deux joues.
– Comment ! Vous partez déjà, mais la soirée commence ! hurle Amelia, les pommettes rouges. Renaud ! Renaud ! Un bisou ! Amelia se dirige vers lui, elle trébuche quand le talon de son escarpin droit se coince entre deux lattes de teck, elle murmure un « p’tain » avant de tomber dans les bras de Renaud Fritard qui, en la retenant, fait légèrement glisser le haut du fourreau. Amelia se rhabille en ricanant et laisse échapper un hocquet. Les yeux un peu vitreux elle bafouille qu’elle n’a pas molli sur les bulles. Mumu qui est arrivée à son secours lui conseille d’aller un peu s’allonger. L’index pointée Amelia bafouille qu’elle ne se couche jamais seule ma chérie, Mumu l’excuse auprès des Fritard qui filent à l’anglaise. Amelia fixe Mumu et lui balance tu sais que t’as vraiment l’air con avec tes cerises, tu sais où on voudrait te les coller ma belle ? Offusquée son amie tourne les talons avant de rejoindre ses amies pour les avertir qu’elle est assez inquiète au sujet d’Amelia qui se tient très mal, elle murmure « je crois qu’elle est pompète ». Ravies d’être au cœur de l’action, la femme du dentiste et celle du pharmacien court prévenir Jean-Pierre qu’il est temps d’écourter la soirée et de virer les derniers.
On réveille Gérard qui s’est assoupi le nez dans son PQ, il regarde sa montre en faisant « Oh ! Pétard ! ». Il salue Jean-Pierre Leguoulle, pince les fesses d’Amelia devant Marguerite-Marie qui fait « oh! » en posant un poing indigné sur ses lèvres et prend sa voiture. Alyette l’attend en lisant la vie de Sainte Marsouine-des-Alpes, mais elle a du mal à se concentrer. Quand Edwige vient lui dire bonsoir tout en s’exclamant Papa n’est toujours pas rentré ! Alyette lui répond que son père adore les gens ordinaires comme tu sais, et que d’ailleurs Armelle a hérité de ce goût-là. Toi tu es plutôt de mon côté, lui dit tendrement sa mère.

Jean-Pierre Leguoulle assoit sa femme sur un transat et remercie les derniers qui s’en vont. Eliane Cropet avec sa grande queue rose fait tomber la composition florale que les Fritard ont offert ce soir, Oh ! Mince ! s’exclame JP en ramassant avec précaution les cactus. Allez aurevoir ! lui lance les Riboulchon, et bisou, hein, JP ! crie Mumu en agitant la main. Oui, oui, à bientôt, dit Jean-Pierre Leguoulle en fermant sa porte. Il rejoint sa femme qui gémit dans son transat, il lui reproche gentiment d’être bourrée comme un canon ma princesse. Amelia sourit, c’est la plus heureuse : quand elle repense aux bras puissants de Renaud qui l’ont retenue, elle est parcourue de frissons…

Dans leur Mercedes les Fritard sont contents d’avoir passé une si bonne soirée. Nadine fait des « Bonjour la classe !! » en secouant le poignet. Renaud sourit, mais il est ailleurs : il est très troublé par le bout des seins qu’Amelia lui a laissé entrevoir. Mumu est un peu vexée et ne dit pas un mot. Quand son mari lui demande pourquoi on ne l’entend pas elle fond en larme et lui demande si elle a vraiment l’air con avec ses cerises. Mais enfin ma chérie pourquoi tu dis ça tu étais de loin la plus jolie ! s’exclame son mari jovialement. Marguerite-Marie s’offusque du dernier geste de Gérard de Kermouette en déposant Simone devant sa porte, elle dit qu’il s’égare et puis franchement son nœud papillon en papier toilette c’est pas limite-limite ? Gérard monte prudement l’escalier, quand la dernière marche craque il entend hurler « c’est pas trop tôt j’espère que tu n’as pas bu une goutte, tiens ben tu parles… ». Gérard fait des « Ohhhhh ! ohhhhhh ! ma lyette » qui lui répond tu sens la vinasse couche-toi je ne veux pas qu’Edwige te vois dans cet état-là. Elle souffle tant et plus : dans cinq jours une centaine de cousins Kermouette viennent déjeuner à La Gérardière. Tous les ans à la même époque ils se réunissent pour fêter l’anniversaire de l’adoubement de Tancrède Pignon de Kermouette, une tradition à laquelle cette famille tient beaucoup. Et qui va encore se cogner les trois kilos de taboulé à réaliser ? C’est elle, Alyette the Chef.

La soirée rose d’Amelia Leguoulle

Jeudi 15 mai 2008

–  » Nan ! Me dis PAS que c’est toi qui l’a fait !!!  » s’exclame Mumu en ouvrant la porte et en découvrant le sautoir rose d’Amelia. Amelia sourit pour accepter le compliment, murmure je te montrerai c’est enfantin à réaliser, et embrasse Mumu en faisant attention à ne pas faire déborder son gloss. Mumu est la première : les tronches de cake ont toujours de l’avance dans ce genre d’événements. Mais Mumu ce soir se sent investie d’une mission : seconder Amelia dont elle est devenue l’amie depuis quelques temps. Mumu pose une main sur sa bouche et secoue l’autre, sa machoire inférieure bascule, on voit sa langue, elle n’en revient pas. Il faut dire qu’Amelia a déployé les gros moyens, elle a tout changé chez elle : elle a même fait retapisser son entrée. Plus tard dans la soirée elle dira à Nadine Fritard qui admire les gros médaillons framboises du papier peint :  » j’aime quand le rococo fleurte avec le baroque » ce qui laisse Nadine pantoise, elle retient la phrase car elle trouve que tout ce que dit Amelia est classe. Amelia se penche pour embrasser Renaud qui vient d’arriver en lui caressant familièrement l’épaule, dans un grand sourire elle demande « tu vas bien toi ? », Renaud répond ça va, un peu troublé. Amelia a choisi sa tenue entre mille : un fourreau rose fait sur-mesure, qui rappelle la robe de mariée d’Ivanna Trump, tenue équivoque qui lui moule le fessier et lui remonte les seins audacieusement.
Le buffet est extrêmement raffiné, les roses s’entrechoquent au travers de verrines travaillées. Tout est délicieux et quand on félicite Amelia elle répond : c’est que du bonheur ! Gérard a fabriqué un nœud papillon en papier toilette, une idée lumineuse d’Edwige qui dégoûte tout le monde et qui le fait rire aux larmes, un peu bourré il se bat avec sa barbe-à-papa qui lui colle au dentier, tout en savourant sa huitième coupe de champagne rosé. Une heure après tout le monde Natacha Cropet (le femme du dentiste) apparaît dans un déguisement de panthère rose, volant ainsi la vedette à Amelia qui la trouve d’un ridicule désarmant, elle glisse à l’oreille de Mumu « c’est drôle cette façon systématique qu’elle a de vouloir se faire remarquer, non ? ». Mumu acquiesse, les bras croisés faisant valser ses boucles d’oreilles en forme de cerises assorties à son collier, une création personnelle qui lui a demandée des heures et des heures de boulot. L’ambiance est assez détendue, les hommes d’un côté, parlent d’affaires tout en cirant les bottes de Jean-Pierre Leguoulle, tandis que les femmes de l’autre côté abordent différents sujets. Nadine Fritard frime un peu, elle dit qu’elle marie son fils prochainement et elle annonce à voix basse en faisant trembler son double menton « qu’elle va même être Mamie mais que c’est un secret Mesdames !« . À ces mots, Marguerite-Marie jette une œillade entendue à Simone qui se racle la gorge avant de demander à sa voisine, Eliane Burgnion (la femme de Maître Burgnion), si « elle était au courant, elle, pour la petite Kermouette ? ». Eliane racle sa verrine de fruits rouges et lui répond tout en fixant Gérard que tout le monde sait et que elle-même ça fait longtemps qu’elle disait que cette gamine filait un mauvais coton, rappelle-toi Maguie qu’en CP elle se peignait en cachette les ongles de pied…

Dans un murmure général d’émerveillement, deux serveurs apportent une énorme pièce montée rose, on crie « Bravo ! Bravo ! », Amelia rosit en remettant ses mèches en arrière, elle répète « c’est que du bonheur ! », elle passe de groupe en groupe demande à ses copines qu’elle appelle « ma chérie » ou « ma belle « , si elle ont ce qu’il leur faut, on lui répond que c’est parfait, du jamais-vu, qu’elle est géniale, et puis la musique démarre. Thierry Burgnion invite Amelia à danser sur la terrasse en teck, il est gaucher et n’a aucun rythme, Amelia passe un très mauvais moment mais elle garde son sourire sachant que tout le monde la regarde. À la fin de la chanson l’avocat renverse sa partenaire en arrière qui fait « whou ou h ! » elle sent qu’elle est la reine de la soirée elle lance même un bras gracieux vers le ciel, un vieux réflexe de danse classique qui épate les Fritard.

Pendant ce temps à la Gérardière, Armelle a préféré un moment de calme pour présenter son faire-part à sa mère. D’un ton désinvolte elle lui amène dans le jardin, pendant qu’Alyette termine quelques boutures d’hortensias. Elle annonce  » voilà Maman, Nadine vous fait dire que c’est prêt, c’est beau non ? ». Alyette regarde le papier glacé et nacré que sa fille tient dans les mains, elle fait une grimace, baisse la tête en regardant par dessus ses lunettes et demande c’est quoi cette cochonnerie. Armelle dit c’est pas de la cochonnerie, moi je trouve ça jolie. Sa mère prend le carton l’ouvre, enlève ses lunettes, demande si c’est une plaisanterie. En guise de réponse Armelle lui tend l’enveloppe en murmurant « ça c’est l’enveloppe, c’est raffiné mais je sais pas si ça va vous… ». Alyette lui arrache l’objet des mains, le déchire et dit à Armelle qu’elle ne souhaite pas en voir d’avantage, que pour sa part ça va bien les conneries, elle va se fabriquer toute seule ses faire-parts, parce que tu vois ma petite, le ruban de jarretière ça amuse peut-être beaucoup le peuple mais moi ça ne me fait pas rire une seconde, merci et tu peux disposer. Sur ces mots elle se précipite sur le téléphone pour tout raconter à Anne-Marie qui fait des « Oh la la la ! » à l’autre bout du fil avant de conclure qu’il va falloir devancer les Fritard pour le faire-part de naissance, sinon on va se cogner des Bienvenu au bout de chou de 51 centimètres, la maman qui se porte bien et le papa qui envoie des bisoux…

 

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