Archive pour avril 2008

DRAME CHEZ LES KERMOUETTE – 12

Lundi 28 avril 2008

Allez les p’tits loups au lit ! Ouh la petite coquine qui ne s’est pas brossé les dents ! Allez, on se dépêche !! Votre papounet va venir vous faire un baiser, mais pas question d’oublier le Bon Dieu ! Anne-Marie est heureuse : Yvanrick est rentré de mer. La bonne ambiance règne chez les Rotrenfion depuis quelques jours. Les enfants s’agenouillent devant l’icône du coin prière, debout derrière eux leurs parents émerveillés croisent les bras, Servane-Colombe entonne un Je vous salue Marie parfaitement maitrisé et Anne-Marie ravie lance quelques œuillades fières à son mari. Puis ils entonnent tous ensemble un chant à Saint Joseph (Anne-Marie fait la première voix), Yvanrick aide le dernier à faire son signe de croix et Servane-Colombe demande la permission d’ajouter un peu d’eau au bouquet de fleurs qu’elle a offert à Marie. Hélas le téléphone retentit, brisant l’atmosphère. Yvanrick dit bonjour ma Mère comment allez -vous, très bien je vous remercie, je vous la passe, aurevoir ma Mère. Anne-Marie remonte son pantalon et réajuste son bandeau dans les cheveux, bonjour Maman ! Ah bon !? Oh… Vous devez insister, je suis désolée mais ces gens là vous savez comme moi ce qu’il en est : une main de fer dans un gant de velours… On est d’accord…

Alyette s’est étonnée de ne pas recevoir les épreuves du faire-part, alors ce matin elle a prit sa voix la plus douce pour appeler les Fritard, elle a dit Bonjour Madame, ici Alyette de Kermouette, je me permettais d’appeler pour savoir si les faire-parts… Nadine lui a coupé la parole en disant que les faire-parts seraient prêts ce soir. « Comment ? Tous ! Mais je n’ai rien vu !? » s’est offusquée Alyette. Ne vous inquiétez pas, on a fait tout ce qui était prévu. « Au mot près ? » a interrogé Alyette. « À peu de chose près » lui a balancé Nadine, avant de conclure par un Bon Appétit qui pèse encore sur l’estomac d’Alyette. Depuis ce coup de fil elle n’est pas tranquille, elle se demande ce que le « peu de chose près » signifie. Elle en rate sa mayonnaise destinée au céleri rémoulade (l’équipe pastorale vient déjeuner) tandis que Gérard triomphant se poste devant elle brandissant le carton des Leguoulle et hurlant « on est invités ! ». Alyette saisit l’invitation avec une grimace de dégoût, elle lit vite en effleurant les mots « rée rose tatatata gnagnagna, bis impasse des œuilllets, tenue rose exigée, c’est d’un mauvais goût parfait ! Si tu veux y aller tu peux, moi j’ai un tas de choses à régler. »

Renaud dit à Nadine que normalement il montre toujours une épreuve à ses clients, Nadine rétorque que les Kermouette (parce qu’on dit pas le de hein Renaud, ça fait plouc) ne sont pas des clients et qu’il s’agit quand même du mariage à son fils… Et puis je te laisse il faut que je m’occupe de ma tenue pour la soirée des Guoulle. Des qui ? a demandé Renaud. Des Guoulle ! Je viens de te dire qu’on dit jamais les premières lettres, c’est comme ça…

Assise en tailleur face à sa fenêtre Armelle fait un peu de yoga, elle essaye de se détendre. Ce matin Nadine lui a montré les faire-parts et même si l’originalité ne lui fait pas peur, elle sait que sa mère va hurler, une fois de plus. Pourtant les Fritard se sont vraiment cassés et on peut dire qu’ils n’ont pas lésiné : le papier est somptueux et les enveloppes tout aussi luxueuses, mais Armelle a un mauvais pressentiment concernant le bandeau de dentelle collé à l’arrière… Elle en a averti Jérémie qui trouve au contraire l’idée très riche et l’alliance papier/tissu ludique sans être vulgaire. Jérémie a toujours des phrases à la con qui font les délices d’Armelle qui le trouve terriblement intelligent, il faut dire qu’il est en deug de droit et chaque matin quand il part à la fac il prend des airs importants en tenant sa petite malette noire. Maintenant qu’il sait qu’il va épouser une Kermouette, il fronce le sourcil et lance des bonjours condescendants à ses amis, dans sa tête il chantonne Jérémie Fritard is born, born, born, born to be ristocrate !

J-3 pour la soirée rose d’Amelia. Elle prépare une tenue épatante pour sa soirée, mais elle n’en a parlé à personne, elle sera de loin la mieux, elle se demande si Renaud Fritard va la trouver bien, elle sait que personne ne lui arrivera à la cheville, elle espère que sa soirée restera dans les annales.
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Illustration d’Aurélie de La Pontais
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DRAME CHEZ LES KERMOUETTE – 11

Lundi 21 avril 2008

– Comment ?! s’est exclamée Marguerite-Marie en secouant son double menton, elle ne t’a pas invitée ? Oh ! C’est trop fort, comment ose-t-elle ? Ce doit être une erreur…
– Alors là ma chère je suis ravie. Enchantée même. Crois-moi j’ai mieux à faire que d’aller traîner mes guêtres chez ces affreux Leguoulle. Une soirée quoi tu dis ? Rose ? Mais à quoi ça rime ?
– C’est un concept hollywoodien, elle a expliqué ça de long en large à Mumu…
– Mumu ? Qui est Mumu ? Alyette prononce « Mumu » avec dédain, en tordant la bouche et en faisant tomber ses paupières.
– Muriel Riboulchon, la femme du notaire… La maison en brique avec des géraniums et un palmier…

Alyette est rentrée de sa réunion de paroisse un peu verte. D’abord elle en a assez d’organiser indéfiniment seule cette kermesse et de courir après toutes ces dindes pour trouver des volontaires disponibles pour emballer les huit cents lots de la pêche à la ligne, ensuite si c’est pour évoquer toutes les soirées de notaires ou de dentistes auxquelles elle n’est pas invitée, c’est de la perte de temps. Et tu vois, Gérard, honnêtement, qu’Amelia Leguoulle ne nous ait pas invités, tant mieux ! Parce qu’en ce qui me concerne, aller bouffer de la patisserie d’africains sur un pouf en soie rose, non, là, il y a des limites… Tu es d’accord ? Gérard grogne un peu en caressant Cargo, il est déçu : chez les Leguoulle on peut dire que le champagne coule à flot… Et fous-moi ce chien dehors, s’il te plaît, hurle Alyette. Puis elle s’empare d’une feuille et d’un crayon, et demande à Gérard de la rejoindre dans le petit salon : c’est le moment de faire la liste des invités, les faire-parts seront prêts cette semaine. Les Claude et les Philippe, quatre, les Pipou huit, les d’Angleroux, douze, non, je ne suis pas d’accord, tes cousins Kermouette de Languidic on les a reçus et rereçus et il ne nous ont pas fait signe pour les fiançailles de Vianney, Tante Anne et Oncle Cricri, quatorze, non, Gérard ! NON ! Les Kermouette de Quimper si on les invite on est obligés d’inviter Chantal et Henri ! Réfléchis ! Ma sœur Christiane et ses enfants ça fait vingt, les deux derniers serviront la messe, entre parenthèses je me serai passée de l’ainée avec ses oreilles perçées, Tante Vona et sa fille… Ah ! tu vas pas recommencer avec Dominique, je t’ai déjà dit que je ne voulais plus le voir : c’est un voyou, il te fait boire. Voilà, en comptant quelques amies du groupe de prière d’Armelle et nos amis très proches, je pense que nous serons une trentaine à tout casser. Les Fritard ne seront que dix pas plus… c’est évident… En revanche tu peux faire signe aux Bekencroute, elle a fait une dépression terrible et ne viendra sûrement pas…

Jérémie Fritard a expliqué à Florentin Cropet, le fils du dentiste, qu’il allait se marier avec Armelle de Kermouette. Florentin l’a répété à Sarah Leguoulle. Ouais, ce naz il a collé en cloque ce boudin d’Armelle. En cloque ! T’es sûr ? a crié Sarah. Elle a immédiatement téléphoné à sa mère qui a raccroché, heureuse. Tout est prêt pour vendredi, ses nouveaux rideaux « Pink de Venise » sont somptueux. Elle déposera un carton chez les Kermouette demain matin après la livraison du champagne et elle ira ensuite s’assurer que l’appareil à barbe-à-papa sera bien déposé la veille de sa soirée. C’est une de ses meilleures idées, elle l’a trouvée toute seule, elle va épater la galerie une fois de plus avec ses fantaisies. Le coktail des Kermouette à côté aura l’air minable, et puis elle a hâte de voir Alyette et de la féliciter devant les Fritard…

Nadine Fritard contemple son œuvre. Elle a mit un peu de sa touche perso dans les faire-parts. Après tout, mince ! Renaud ! C’est mon fils aussi ! Monsieur et Madame Gérard de Kermouette, Monsieur et Madame Renaud Fritard, auront l’immense plaisir de vous convier au château de La Gérardière, à partir…etc… Je préfère mettre le mot  » château » parce que c’est peut-être évident pour eux mais pour notre famille ça ne l’est pas. Pour le carton elle a troqué un bristol un peu épais contre une matière beaucoup plus noble, un papier glacé légèrement nacré. Comme Renaud hésitait elle lui a demandé qui c’est qui paye ? hein ?, et pour les enveloppes tu sais mon rêve ? Ce serait de faire comme la fille à Natacha, si ! Rappelle-toi, elle avait collé un bandeau de dentelle au dos des enveloppes imitant la jarretière de la mariée ! Oh ! c’était beau ! Nadine attrape avec ses dents sa lèvre inférieure, elle remet en place sa frange en ébouriffant quelques mèches et répète « ah ! ouais c’était classe ! Et festif ! ». Elle pense à la gueule à ses cousines quand elle vont voir tout ça…

Drame chez les Kermouette-10.

Jeudi 17 avril 2008

Amelia a chaud. Elle inspire, elle expire, ça lui tire dans les abdos et c’est bon signe : ça veut dire que les muscles travaillent, elle veut être au top à sa soirée Rose. Nadine aussi transpire, cette scéance abdos-fessiers lui fait du bien : le sport lui permet d’oublier ses problèmes. Amelia la trouve pensive, elle lui demande si elle a reçu son carton d’invitation, puisque Nadine ne lui en parle pas. Ce qui la vexe étant donné toute l’énergie qu’elle y a mis. Ils seront une petite centaine, et attention hein ! que du beau monde. Il y aura même le prefet et sa femme…

Nadine répond « ah ! oui ! il est très joli ! Tu as bien exploité le papier avec ce rose dragé… Tu sais, moi, les cartons, je suis en plein dedans : Jérémie va se marier figure-toi ! ». « Ahhh ! dit Amelia, c’est une excellente nouvelle, ça ! Et avec qui ? ». Nadine la regarde et sourit « Avec sa copine : Armelle de Kermouette ». Amelia avale sa valda, fait psshhhshshshssh en abaissant ses jambes, hausse les sourcils avant d’ajouter l’air contrit « et… ça te fait plaisir ? ». Nadine dit qu’elle est ravie, ravie, ravie. D’abord que les de Kermouette elle les a rencontrés, Amelia la coupe dit « on dit les Kermouette, ma belle, on met pas le « de » ça fait plouc, j’espère que t’as pas dit ça devant eux… « , oui ben les Kermouette, elle a mangé chez eux et ça s’est bien passé, et puis La Gérardière elle connaissait pas mais qu’est-ce que c’est beau ! s’exclame-t-elle en faisant cling cling avec ses joncs en or. Amélia dit « ah bon ! tu ne connaissais pas ? Moi j’y suis allée souvent, c’est vrai que c’est pas mal, mais alors ! comme dit JP ya tout à refaire. Personellement, je ne vois plus les Kermouette, je les trouve un peu trop chiants ». Nadine hoche la tête, elle murmure « chiants ?…mhum… non… c’est pas l’impression que j’ai eu… ». Elle ne lâchera rien, ça ferait trop plaisir à Amelia.

Amelia n’en revient pas. Au retour de son cours de fitness elle passe devant chez Mumu, elle klaxonne, Mumu passe une tête et Amelia demande si « on lui offre un petit café par hasard ? ». Mumu pousse des cris en apprenant la nouvelle, Amelia dit je comprends pas que ces gros beaufs de Fritard (et pourtant, tu me connais, je les aime bien…) soient allés manger chez les Kermouette. Je me demande bien ce qu’ils en pensent à la Gérardière, Nadine m’a dit qu’ils avaient été adorables…
Elle charge Mumu d’en savoir un peu plus. Mumu téléphone à Simone et Marguerite -Marie, les amies d’Alyette, copines de prières-chapelets-couture-rallyes, Marguerite-Marie dit qu’elle au courant qu’Armelle va se marier.  » C’est Pipou, la cousine de Gérard qui lui a dit, Pipou tu vois pas qui c’est ? Pipou van Schtrounzy, la femme du colonel, si ! Une petite brune qui a toujours des chapeaux extraordinaires ! Bref, ben Pipou m’a assurée que Gérard et Alyette étaient ra-vis. Par contre ce qu’elle a trouvé bizarre c’est ce mariage rapide, rapide, si tu vois ce que je veux dire…

Allyette et Gérard se sont mit d’accord. Pas un mot au sujet de la grossesse, pas un mot sur les Fritard. Edwige, toi aussi tu te tais, par pité, tu nous épargnes. Quand Gérard a apprit la nouvelle à Pipou il a dit qu’Alyette et lui étaient ravis, que Jérémie était un garçon extraordinaire, qu’Armelle avait changée, qu’elle était épanouie et pour des parents… que demander de plus ? Ah bon ! a rétorqué Pipou, les Fritard ? Ils sont d’où ces gens ? C’est amusant comme nom, je n’en ai jamais entendu parler… Mais c’est quel genre ? Genre très très gentils, a expliqué Gérard, plein de bonne volonté et puis… des gens qui ont très bien réussi. Lui est imprimeur. Pipou a raccroché et pas dupe, elle a soufflé à sa mère « pour que Gérard disent que ce sont des gens sympathiques c’est qu’ils doivent être gra-ti-nés. J’ai hâte d’y être. Enfin, excuse-moi mais le coup du mariage que l’on veut immédiat, on sait toutes ce que cela signifie, a-t-elle jouté en regardant de sa mère, et en traçant un arc de cercle sur son ventre…

Amelia se demande si elle ne ferait pas mieux d’inviter Alyette à sa soirée Champagne et Friandises… sinon le mariage risque de lui passer sous le nez.

Nadine et Renaud Fritard ont pour mission de réaliser les faire-parts. Attention ! a précisé Alyette, je tiens à ce texte dans son intégralité et à tous ces mots, je vous demande de ne rien changer…pas une virgule et pas de fantaisie par pitié ! Nadine trouve pourtant que la phrase « Madame Gérard de Kermouette à la ligne Madame Renaud Fritard à la ligne recevront à l’issue de la cérémonie religieuse » est un peu sèche. Elle propose à Renaud de juste modifier la formule en mettant « auront le grand plaisir de vous accueillir » c’est plus festif, non ?

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Illustration d’Aurélie de La Pontais
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DRAME CHEZ LES KERMOUETTE – 9. La rencontre

Dimanche 13 avril 2008

Jérémie Fritard est un peu déçu. Quand il passait prendre Armelle au portail de la Gérardière, il imaginait des tapisseries, de l’argenterie et des gens d’une rare élégance. Il reste pétrifié devant Alyette de Kermouette qui lui tend une main gelée et le couvre de son mépris, il la trouve horrible. Nadine Fritard est légèrement intimidée, elle a dit dans la voiture à Renaud « c’est pas tous les jours qu’on mange dans un château ! ». Moulée dans un pantalon en cuir, elle se balance d’un talon sur l’autre, elle a été au coiffeur exprès ce matin. Sur un ton qui en dit long elle a commandé à la chef du salon « un chignon pour une grande occasion… ». La coiffeuse a fait un demi-sourire, a écarquillé les yeux et a demandé dans une moue complice « si je peux me permettre, quel genre de grande occasion, Madame Fritard ? ». Nadine lui a répondu que son fils allait se marier et qu’elle s’apprêtait à rencontrer la famille de la jeune fille, elle a léché son index pour tourner la page de Gala, avant d’ajouter d’un ton très dégagé « la fille aux de Kermouette… ». La coiffeuse a entrouvert la bouche et a secoué le poignet, pleine d’admiration « d’accord, et ben la barre est haute Madame Fritard ! Parce qu’au mariage de leur fille ainée, je me souviens qu’ils étaient 386 invités à manger !! ». Nadine répond que son fils n’a jamais aimé la médiocrité, comme son père d’ailleurs. Ceci étant le coup du niard lui plaît moyennement, elle garde l’info pour elle, elle trouve que son fils est un peu jeune et qu’Armelle manque de jugeotte, qu’à l’heure actuelle on peut quand même éviter ce genre d’incident. Mais après tout, s’ils veulent se marier, tant mieux. La coiffeuse a proposé un chignon légèrement destructuré, qui allierait la simplicité à l’élégance, somme toute quelque chose de ludique, vous avez tout compris, a laché Nadine.

Gérard arrive dans le salon, en serrant les mâchoires. Il tend rapidement sa main aux Fritard en grommelant « rard de mouette« . On lui répond enchantée Nadine Fritard, et s’adressant à Jérémie il le fusille de sa pupille avant de lui lancer un « jeune homme » suivi d’un hochement de tête. Via Armelle, les Fritard sont invités à un « coktail dinatoire », ce qui nous évitera de se les coltiner toute une soirée et de les voir saucer, a conclu Alyette. Sa fille lui a répondu qu’on pouvait saucer tout en ayant un grand cœur, « ah ! ça va pas recommencer ! » a crié Alyette en fronçant les sourcils. Elle a dit à Gérard tu verras qu’elle terminera déléguée cégétiste, rien que pour nous emmerder. Jérémie regarde les bergères limées, les rideaux à grosses fleurs jaunes, au fond du couloir il entrevoit une petite cuisine obscure avec une table en formica gris, tout est loin de ce qu’il avait imaginé. Car dans ses rêves les plus fous, Jérémie faisait « tchin tchin , santé, bonheur » le bras sur l’épaule de Gérard dans une bibliothèque d’époque, dans un esprit tout à fait renaissance. Quelque chose lui échappe. Renaud Fritard aussi est anéanti, Nadine a froid, l’humidité lui remonte le long des mollets. Alyette a prévu quelques canapés à la truite, on offre du cidre aux Fritard et des feuilletés à la saucisse top budget. Nadine et Renaud sont arrivés avec une boîte d’excellents chocolats et une orchidée pour Alyette. Cette dernière dit merci beaucoup (bande de ploucs ajoute-t-elle dans sa tête), elle a horreur des orchidées. Et comme tout le monde s’assoit, elle entre dans le vif du sujet : « Alors, puisque nos enfants ont décidé d’hâter les choses, comment procède-t-on ? »; Renaud dit qu’il est prêt à s’occuper des faire-part, Gérard ajoute qu’ils mettent l’Orangerie à la disposition des enfants, Nadine demande combien on sera et Alyette rétorque « tttt, je vous arrête tout de suite. Mon mari et moi ne comptons pas organiser un grand mariage, vu les circonstances, ce sera une toute petite cérémonie, dans l’intimité bien sûr ». Nadine Fritard a les larmes aux yeux, elle voulait une grande noce, avec un vin d’honneur des plus festifs, tant d’austérité ça la glace d’avance. « Et pour le traiteur ? » a demandé Renaud Fritard. Alyette explique qu’elle est parfaitement capable de tout faire elle-même, qu’à la rigueur on commandera le dessert, qu’à la limite les Fritard n’auront qu’à prendre en charge le vin et le champagne. Qu’on a juste à fixer une date et à réserver l’église, ajoute-t-elle en fixant sa fille qui écrase. Les Fritard sont au comble du désespoir. Jérémie voit la mine déconfite de ses parents et d’Armelle, il pense qu’il est temps de rentrer. Nadine imaginait qu’entre futures mamies, elles allaient bien s’entendre et pouvoir bavarder, c’est vraiment raté, les Kermouette elle les trouve atroces. Et méchants.

Allez c’est ça ! Au plaisir ! Alyette a claqué la porte du petit salon violement. Elle pose les mains sur ses hanches. Le téléphone sonne, c’est Anne-Marie qui vient aux nouvelles. Alyette dit qu’ils sont tous é-pou-van-tables, que Madame ressemble à une femme de chambre, et que le fiancé, c’est pas compliqué, on dirait un commis. Anne-Marie ajoute en plus, Maman, vous avez interêt à surveiller les faire-part, parce qu’ils vont vouloir faire chic et que les fleurs de lys et les tourterelles fleuriront sur le papier nacré. Sur le retour, Nadine essuie ses larmes, elle dit  » ben bonjour ! mais qu’est-ce qui sont méchants… ». Renaud lui dit calme-toi ils étaient stressés c’est tout, et puis sans doute un poil gênés parce que chez eux, c’est vraiment moche et le confort est hum, hum, à croire qu’ils ont même pas la télé. Jérémie a laissé sa douce entre ses parents et les hortensias de la porte d’entrée, cette entrevue lui a laissé un goût amer dans la bouche, tout comme le vinaigre qu’on lui a servi.

 

Drame chez les Kermouette – 8

Jeudi 10 avril 2008

Anne-Marie est repartie ce matin à Brest. Elle a envie d’être chez elle, dans son intérieur en vichy bleu roi, elle a besoin de retrouver son coin prière et ses timbales en argent, le Père Palanville et ses amies de la Marine. Son mari rentre de mer la semaine prochaine, il faut qu’elle prépare son retour. Et puis Merde ! Après tout. Merde à sa mère qui la traite comme un chien alors qu’elle s’est démenée pour préparer le coktail du 12 mars (pour les verrines, merci qui ?), merde à sa sœur et son polichinelle dans le tiroir (elle à l’époque, les garçons c’était pas touche et bas les pattes), merde à La Gérardière, voilà c’est dit. Hier Alyette commençait déjà à parler de deux baptêmes en même temps l’été prochain, manquerait plus que ça… Anne-Marie chasse toutes ses pensées pour se concentrer sur son agenda. Elle est ambassadrice Teupeurouaire et demain elle a une réunion avec ses animatrices, histoire d’organiser un peu le programme de la saison. Il faut dire qu’elle est assez agacée par l’ambassadrice Moulenplastik qui lui pique sa clientèle, alors que ses produits n’ont rien à voir et ne sont pas garantis dix ans comme les siens… Elle fronçe les sourcils et fait « cloc cloc cloc » en claquant sa langue, elle note demain matin atelier liturgique Servane-Colombe 10h Sainte Thérèse, il faudra ensuite qu’elle dépose Benoît-Paul au tennis et pendant la sieste des derniers elle pourra mettre les choses au point et booster son équipe Teupeurouaire, elle dit à ses copines au téléphone « demain les filles j’ai intérêt à être pêchue…! ». Elle force pas mal l’admiration avec l’organisation militaire de ses journées, ceci étant elle n’hésite pas à refiler sans arrêt ses nistons à droite et à gauche. Pour ça elle est hyper forte. Elle pense que celles qui n’ont que deux ou trois enfants peuvent bien l’aider, elle qui s’occupe de la paroisse, de l’oratoire, des préparations au baptême et du KT, elle qui organise régulièrement toutes les réunions prière du quartier. Il faut dire que dans ce domaine elle excelle, elle a même une collections de petites phrases pieuses qu’elle colle systématiquement en fin de chapelet, et là, elle les scotche tous ! N’est pas Kermouette qui le veut.

Jérémie Fritard est content. Il est content de ce qui lui arrive. Lui qui est passionné d’armoiries et d’histoire, lui qui ne rêve que de chevaliers et de princesses, lui, Jérémie Fritard, il va épouser une « de ». Armelle il la trouve drôle et super classe, et puis il sait qu’elle a un château. Il s’imagine buvant du champagne dans un donjon, il a dit à son meilleur ami « les bonnes m’appelleront Monsieur le Comte, c’est sûr… », son pote Ludo n’en revient pas, il dit  » Ben dis-donc, t’es presque un noble ! ». Il veut épouser Armelle, ils ont été faire le test de grossesse ensemble, il l’a demandée en mariage au restaurant (il a fait péter le menu gastronomique avec langoustines et vin millésimé), il va être le père d’un aristocrate, c’est pas rien. Armelle elle aime d’amour Jérémie Fritard depuis la soirée de rallye de Sarah Leguoulle. Il lui a tapé dans l’œil. Il est beau avec sa mèche plaqué sur le front et sa voiture est trop trop top ! Et puis chez eux il y a un home video génial, un frigidaire américain canon, elle appelle Nadine et Renaud Fritard par leur prénom, elle dort dans le même lit que Jérémie quand elle fait croire à ses parents qu’elle révise à Angers. Au moins chez les Fritard on est libre comme l’air. Sans chichis, sans les réflexions d’Anne-Marie. Quand elle mange des nuggets avec les Fritard devant La Nouvelle Star c’est la plus heureuse. Avec Nadine elles sont complices.

Chez les Kermouette l’ambiance est tendue. Alyette demande à sa fille son programme. Ce qu’elle compte faire, si elle aime vraiment Jérémie Fritard ou si elle a juste écouté ses pulsions un soir sans savoir ce qu’elle faisait. Armelle dit qu’elle l’aime et qu’elle veut se marier, mais juste à la mairie. On peut savoir pourquoi ? s’insurge Alyette dont le cœur manque de lâcher, parce que je ne crois pas en Dieu comme vous, a répondu Armelle. Et tu crois en quoi idiote ? « Je suis boudhiste » affirme sa fille. Alyette lui sourit, navrée et Gérard lui annonce que chez les Kermouette les choses ne sont pas exactement comme chez les Fritard. Ce ne sont pas les enfants qui choisissent leur religion, qu’elle va faire comme tout le monde et très vite, et Alyette ajoute « on dira à la naissance qu’il a de l’avance et c’est tout ». Le téléphone sonne, Gérard le prend, il répond d’une voix sinistre « oui oui, Pipou, tout va bien, je te remercie de ton appel, non, non, c’est bon, non, que des bonnes nouvelles ne t’inquiète pas, d’accord, au revoir ». Tante Pipou de son côté trouve que ce pauvre Gérard avait une de ces voix… comme si la foudre lui était tombée dessus. Gérard se rassoit dans la cuisine et s’adressant à sa femme il lui dit doucement « Alyette, attention, vous êtes en train de vider le paquet de bonbons Krema… »

Amelia Leguoulle est intriguée. Ou alors elle a rêvé. Elle croit avoir vu Armelle de Kermouette traverser la rue avec un jeune homme qui la tenait par la taille, pendant qu’elle écrivait à l’encre argentée l’adresse de convives sur des enveloppes roses. Elle dit tout bas « rhooo ! ben c’est le pompom… « , il faut qu’elle se renseigne… Elle tourne la tête, s’approche de son miroir, tire la peau de ses joues sous le menton, pffff, ça mériterait un bon coup de scalpel tout ça pense-t-elle…
Je profite de cette fin de post pour remercier mes lecteurs de leur fidélité, de leur investissement dans le drame des Kermouette, de leur imagination qui me fascine et je leur claque à tous le beignet.
Signé lapin malin.

Drame chez les Kermouette -7

Dimanche 6 avril 2008

« Jérémie Fritard !!!!!!! » s’est écrié Gérard.
« Ben quoi, Jérémie Fritard, dit Armelle, vous vouliez que ce soit qui d’autre ? ». Anne-Marie lui répond sur un ton moralisateur qu’on aurait voulu que ce ne soit personne idiote, encore moins un garçon dont la mère passe sa vie en jogging, que t’es vraiment qu’une trainée et qu’en plus tu bois de l’alcool enceinte… c’est du n’importe quoi, n’est-ce pas Papa ? Gérard tourne la tête vers Alyette, cette dernière pose ses coudes sur la table et se prend la tête entre les mains. Elle pense que Jérémie Fritard n’est pas un prince mais qu’on a échappé au pire. Elle demande à Edwige de monter se coucher, elle voudrait être seule avec Armelle et Gérard. « Anne-Marie, aussi, je te prie de quitter cette table ». Anne-Marie est offusquée, elle clame « Oh ! Oh ! Oh ! J’ai pas quatre ans Maman ! ». Alyette souffle, dit « je sais bien » et devant le regard déterminé de sa mère, sa fille ainée se lève et sort en claquant la porte précédée d’Edwige. Elle fait semblant de partir et revient sur la pointe des pieds écouter à la porte. Edwige a eu la même idée, Anne-Marie la pousse et lui dit tout bas dans un rictus qui fait ressortir sa moustache « dé-gAge ! », Edwige ne veut pas partir, elle pousse sa sœur qui prend toute la place, Anne-Marie lui écrase les orteils de toutes ses forces, Edwige ouvre en immense la bouche, Anne-Marie la baillonne, Edwige commence à couiner, Alyette entend du bruit, excédée elle se rue sur la porte, elle pense que ces deux-là elle va les tuer, en entendant leur mère Anne-Marie et Edwige déguerpissent. En courant Edwige s’est prit le lacet de sa chaussure de rando dans la poignée de la commode Louis XVI, elle glisse et les larmes aux yeux elle dit tout bas « pétasse » à Anne-Marie qui la regarde planquée dans le placard à balai, essayant de caser tant bien que mal son ventre entre deux manches, le nez dans la serpillère des cabinets d’en bas. Alyette revient à sa place, elle prend la main de Gérard et lui murmure : « Gérard… les faire-parts seront gratuits… ».

Franki a gagné ! Il hurle « c’est pas possible ! », il monte sur l’estrade entre le guitariste et le chanteur des Last Chance in the West, son groupe préféré, il serre fort Big Billy son idole, celui dont la voix le transporte au pied des Rocheuses et il entend encore, comme dans un rêve « Franki Green est qualifié pour représenter le Rodéo au vingt-deuxième festival de country à Craponne-sur-Arzon !!! « . Il chasse ses larmes, il salue la foule, le roi de la country, c’est lui, Francis Pruchin. Il n’a pas une pensée pour Annie, qui, dans sa boutique, au même moment s’étouffe avec un rouleau de printemps.

Amelia est passé voir Renaud Fritard. Il est pas mal Renaud Fritard, a-t-elle pensé. Il lui fait un prix d’ami, il fait sauter la TVA et arrondit le tout, et les enveloppes c’est pour moi, ajoute-t-il. Amelia rosit et lui dit que la prochaine fois qu’il a besoin de camembert ou autre chose il peut demander à Jean-Pierre. « Jean-Pierre the King of the Camembert ?! » plaisante Renaud. Amélia sourit elle se dit que finalement il est pas mal mais qu’il est vraiment plouc de chez plouc.

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Illustration d’Aurélie de La Pontais
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Drame chez les Kermouette- 6

Mardi 1 avril 2008

Ses copains l’appellent Franki. Il y a Fafa, l’informaticien, Titi le mécano, Jeff le chef de produit et y a Franki. Tous unis par une seule et même passion : la country. Un samedi après-midi sur deux ils se rendent au Rodeo. Un endroit pour eux, avec des gens comme eux, nostalgiques de l’harmonica, du lasso et de la tiag’s. Franki possède l’équipement complet, mais on ne sait pas grand-chose de lui. Il est discret, c’est un gars sympa et pas compliqué, toujours de bon poil. La petite quarantaine on pense. Dès qu’il danse Franki se transforme, on dirait qu’il s’envole, il fait claquer ses talons, il fait tourner son veston, il dit souvent « c’est pas moi qui suis fait pour la country c’est la country qui est faite pour moi ». Il s’invente un passé quand il danse, il a dû être cow-boy dans une autre vie, il n’est plus Francis Pruchin, il est Franki Green, il a un cheval qui s’appelle Praline et il galope dans la plaine. Avec Herbe-Sauvage ils se racontent des légendes au coin du feu. Yi Haaa !

Amelia prépare sa réception. Elle a appelé Nadine Fritard, la femme de l’imprimeur, avec qui elle fait du fitness le jeudi, pour lui demander un petit tarif de copines côté cartons. Nadine pense qu’avec la tune qu’elle a, Amelia exagère mais, bon, Renaud fera un effort, bien sûr… tu le veux comment ton papier ? Rose ? Rose dragée et lisse ? Genre calque ? Renaud ! Amelia te demande si c’est cher le calque ? Ah ! OK, Renaud te dit que tu peux passer le voir, vous en discuterez ensemble. Amelia raccroche, et d’une. Il faut qu’elle s’occupe des rideaux aussi, c’est l’occasion de les changer. Elle est débordée…

Anne-Marie a blémit, Gérard s’est assit et Edwige a bondit en secouant sa main droite et en posant l’autre sur sa bouche, sa mère lui dit d’arrêter ce geste par pitié, on dirait une fille de concierge. Alyette a réuni la famille au complet dans la cuisine, elle leur a dit  » je vous demande de venir tous ici, Armelle a quelque chose à nous annoncer »; Armelle les a regardés en mordant sa lèvre inférieure et elle a dit « Bon euh, voilà, j’ai rencontré l’homme de ma vie, on s’aime et on va avoir un bébé ». Ses sœurs sont restées muettes, Edwige entortille ses doigts dans son foulard de cheftaine en reniflant, Anne-Marie s’est tenu le ventre en inspirant et en fermant les yeux, quant à Gérard… Gérard il a tapé du poing sur la table si fort qu’Alyette a fait un bond en arrière avant de prononcer le discours adequat : « cet enfant est un invité dont on n’avait pas prévu le couvert mais que nous avons le devoir d’accueillir. Quant au père, Armelle, qui est-il ? »

Armelle explique qu’elle l’a rencontré à la gare un jour, le coup de foudre a été immédiat. Cela fait deux mois qu’ils s’aiment, il est beau, bon alors OK, vous allez dire que c’est pas le même genre que vous mais c’est un garçon qui possède de vraies valeurs. Alyette a les larmes aux yeux elle demande si il a un nom… si… qu’est-ce qu’il fait dans la vie et si… si enfin, ils vont pouvoir le rencontrer… elle se mouche. Anne-Marie croise les jambes et murmure « je sens que c’est manger, le midi, tatie et compagnie… ». Quand même pas ! s’est exclamé Gérard en regardant sa femme. Sa femme n’a rien dit, elle s’attend au pire.

 

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Illustration d’Aurélie de La Pontais
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