3•VIE SOCIALE

Ce chapître est le plus éloquent. Et pour cause : vous avez changé de planète, il va falloir apprendre à communiquer avec les nouveaux habitants. Nouveaux codes, nouveau langage, et beaucoup de pièges à éviter…

A. Rester anonyme
C’est la règle de base.
Sachez qu’en arrivant vous êtes déjà connue. On vous attend, on sait que votre mari a fait ses études à Angers, que vous étiez obèse à vingt ans et que votre sœur est sorti avec le fils du parrain de Nicolas Sarkozy. ll aura suffi d’un mail d’une copine de bureau de votre frère à sa cousine de Province pour que votre portrait soit fait avant même que vous ayez débarqué. Dans un premier temps vous vous sentirez accueillie, vos converses roses épateront la galerie et le prénom de vos enfants créera l’événement : Isidore et Rosalie, quelle audace ! Mais attention, n’en dîtes pas plus. Ne dévoilez jamais votre adresse par exemple. Ici, les visites à l’improviste sont de mise. Alors que vous trainerez mollement en culotte dans votre cuisine à dix heures du mat’ en buvant votre petit noir, les mollets couverts de bandes de cire, et le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, vous verrez débarquer sans crier gare Berthe et son petit dernier. « Coucou, c’est moi, je passais devant chez toi et je me suis dit… ». Elle s’est dit que rien ne vous ferait plaisir que de boire un jus de pamplemousse en sa charmante compagnie. Elle s’est dit, grande âme, qu’elle romprait par la même occasion cette solitude qui vous pèse tant. Elle lâchera l’adorable Foucault dans la chambre de vos enfants, il se jettera sur le château Playmobil que vous avez trois heures à monter à Noël dernier, et vous aurez droit au récit passionnant de sa vie, de ses projets de quiche lorraine pour le déjeuner et de ses problèmes de précocité avec l’ainé. On vous aura prévenu : si vous ne voulez pas voir votre salon transformé en annexe du salon de thé de la place du marché, n’ouvrez jamais votre porte à ces visiteurs impromptus. Jamais. Jamais. Tenez la même attitude avec les commerçants. Ne soyez pas tentée d’appeler le charcutier par son prénom comme tout le monde, et ne répondez pas trop au appels du pied de la caissière quand elle vous dira “mes mômes aussi ils collectionnent les images Star Wars du Père Dodu”. Parce qu’après c’est foutu pour toute la vie. Et le jour où vous serez pressée ce sera trop tard… Le temps à perdre dans une ville de Province est proportionellement inversé à sa taille. Gardez pour vous les éventuels problèmes de boulot de votre mari ou la difficulté que vous avez à retomber enceinte, même un jour de cafard préférez un coup de fil à votre grand-mère qu’un coup de blues en compagnie de Marie-Adrienne. Certes elle vous écoutera, peut-être vous épaulera mais dès le lendemain deux ou trois bonnes âmes vous attendront à la sortie de l’école pour en savoir un peu plus. Car celle qui en sait le plus c’est elle qui a gagné… Restez discrète quitte à jouer les mystérieuses ou à passer pour une grosse timide, et vous aurez déjà remporté une des premières grandes épreuves de votre parcours.

B• Gare aux guets-apens !!
Attention danger : petits cafés, ventes privées etc… n’acceptez pas n’importe quoi avec n’importe qui. On vous a appris à ne pas parler aux inconnus : vous êtes prévenue…
Très commun en Province, le “petit café” est l’activité favorite de la femme au foyer. À défaut de lire un bouquin ou d’emmener le dernier-né au parc, ces dames s’autorisent après avoir fait tous les lits et récurer la salle de bain, une petite pause bien méritée entre amies, de 9h30 à 11h30. L’avantage de ce rendez-vous c’est de pouvoir rencontrer d’autres copines. L’inconvénient c’est qu’on perd du temps à penser qu’une fille comme nous va arriver. Et au bout du cinquième café on l’attend encore. Les conversations tournent autour de Dan Brown, tellement pernicieux, et des Choristes, tellement merveilleux, point barre. Si vous avez le malheur d’évoquer vos frustrations, on vous regardera avec des yeux ronds comme des culs, comme si vous trahissiez la mafia des mamans-à-la-maison-hyper-épanouies. Le petit café est un pur moment de stress. Cinq ou six enfants non scolarisés font leurs premiers pas autour de tasses bouillantes, il y en a toujours un qui émiette son croissant un peu partout et toujours un autre truffé de boutons : vous vouliez éviter la varicelle avant les sports d’hiver, c’est raté…
À éviter dans le même genre : les ventes privées. Après dix ans de cours de bricolage, Marie-Brunehilde lance enfin sa collection de colliers et autres objets décoratifs. Vous recevrez une invitation un peu avant Noël qui s’intitulera “les merveilles de Brune”, ça fait jeune, ça fait envie. Dans un petit pavillon à dix minutes du centre (enfin, vous avez mis un peu plus de d’un quart d’heure en brûlant tous les feux), Marie-Brubru expose avec quelques copines aux doigts de fée tout ce qu’elles savent faire. Du protège-carnet-de-santé au collier personnalisé avec prénoms des enfants, tout y est, même le fameux pêle-mêle pour mettre les faire-part de naissance. Y a même un saladier bourré de Pépitos et c’est gratis. Mais une fois la porte franchie, pas question de repartir les mains vides, faut craquer pour le bracelet en grosses perles acajou à 20 euros, chic et pas cher, comme dit Brubru, qui semble ignorer que la passementerie est démodée depuis les années 80. Idem pour la vente de moules à gâteau en plastique mou. L’ambassadrice Flexitruc© vous conviera un jeudi matin à sa présentation d’un nouveau moule spécial pâte à pain ou moule à fraisier. C’est légèrement tentant : pour la communion de Juju vous ferez l’économie d’une cinquantaine d’euros et épaterez la gallerie. C’est ce que vous dit la dame. Le prix du kit complet “fraisier pour débutant” ? Soixante euros. Ah… faut savoir ce qu’on veut : la gloire en patisserie c’est pas gratos…

Attention aux cours de peinture sur porcelaine, de cartonnage ou d’encadrement. Si vous êtes doués vous n’y apprendrez rien. Si vous ne l’êtes pas vous reviendrez les bras chargés de cochonneries qui rappellent vaguement des cadeaux de fêtes des mères améliorés. Mais personne n’osera vous le dire. Parce que chacune y va de son compliment auquel on répond par un modeste sourire.
“–OUAHH!!!! Vachement bien ton pichet ambiance africaine !!
– Merci… sympa aussi ton plat mexicain…t’es fortiche en pyments, hein !” L’ambiance de ces petits cours est décontractée, le prof vous demandera vite de la tutoyer et tandis que vous tirerez la langue pour réaliser le cache-pack-de-lessive de vos rêves, vous pourrez avoir droit au récit de l’accouchement de Solange. Elle en a chié comme tout le monde…

C• Maintenir le contact avec Paris (sans l’espoir d’y retourner toutes les semaines)
Et pour ça on profite des promos SNCF. On prend ses billets à l’avance. Surtout au moment de Noël, vous aurez envie de retrouver cette agitation et cette course aux cadeaux typiquement parisienne, devant les vitrines les plus jolies du monde. Parce que rapidement, on dégueule les Pères Noël en plastique qui escaladent toutes les façades de la seule rue commerçante de la ville. On s’organise. On trouve des prétextes : expos, soldes, pendaison crémaillère de Charlotte, baptême d’Ursule etc…Obligation absolue : avoir une chambre d’amis ou investir dans un clic-clac au salon pour inviter les potes parisiens. Et quand ils repartent on se prend un demi lexomil pour évitez de pleurer devant eux. Parce que même s’ils vous lancent un “putain, vous en avez de la chance !!”, sachez qu’ils n’en pensent pas un mot. La preuve : ils habitent toujours Paris. Pourquoi ? Parce qu’ils ne vous envient pas une seconde. Sauf peut-être au mois de juillet, et encore… Tel, mail, lettres, cartes de vœux ou de poisson d’avril : avec ceux qui refusent de franchir le périph pour venir le temps d’un week-end dans notre trou paumé. En discutant avec eux, on pèse mieux tout ce qu’on a perdu, …ou gagné ( à part qq mètres carrés supplémentaires, je vois pas)?. ;-) )

D• Les femmes n’ont pas le droit de vote
Les dîners en ville sont mixtes : un homme, une femme, un homme, une femme, ici aussi on respecte les usages. Mesdames, profitez bien de vos voisins mâles pendant la durée du dîner, parce que quand viendra la phrase fatidique : « on passe au salon ? », le groupe se scindera systématiquement en deux. A ma gauche, le canapé des hommes et les sujets de conversation sérieux : actualité régionale, flambée des prix de l’immobilier, dimensions du coffre du dernier modèle d’Espace. A ma droite, les femelles et leur unique objet d’intérêt, les enfants : éducation, école, santé. Parfois elles osent s’aventurer sur des sujets ô combien exotiques : destination des prochaines vacances, construction d’un nouveau lotissement dans la banlieue sud, fermeture annoncée de la dernière mercerie de la ville. Faut pas déconner, elles sont quand même capables, le temps d’une verveine-menthe, de parler d’autre chose que des ravages de la méthode globale et de l’apprentissage de la propreté, nom d’une petite bonne femme…

E• Tolérance 0 pour son mari : il a été muté, vous avez filé votre dem. Il bosse et pas vous : les ennuis commencent.
Pas de chaussettes sales qui traînent dans la salle de bain, pas de yaourts vides avec la cuillère sale posée dans l’évier, et j’en passe. Pourquoi cette nonchalence ? Parce que LUI : il BOSSE figurez-vous. Pendant que vous torchez Léon, allez chercher Juju à l’école, préparez une tarte, plantez des géraniums, repassez trente chemises, allez faire un plein de bouffe, repartez à l’école, étendez une machine, videz la vaisselle, ouais pendant que vous vous la coulez douce LUI : il bosse. Ça vous en bouche un coin, hein ?
On n’ira pas jusqu’à prétendre que le partage égal des tâches ménagères était de mise lorsqu’on bossait à Paris et que Monsieur et Madame menaient le même rythme de vie. Mais Monsieur y mettait un peu du sien, force est de le constater maintenant qu’il ne fout plus rien. Repassage, ménage, supermarché, pressing… C’est notre job, maintenant, c’est bien normal. Alors là, attention Mesdames : on serre la vis, on maintient la pression, sous peine de devoir laisser une fiche technique sur le fonctionnement du lave-vaisselle et l’emplacement exact de la benne à ordures la prochaine fois que Monsieur passera quelques jours tout seul à la maison. Dès le départ on fixe les règles, il accompagne les enfants le matin à l’école, vous les récupérez le soir. Vous les baignez, ils les couchent (ils ont tellement envie de faire un calinou à leur papounet !). Vous faîtes les courses, il s’occupe de la paperasserie etc… Ou ce sera la guerre. Car Monsieur, ici, réalise ses fantasmes : un chien, un feu de cheminée, un dîner chaud, mais quel pied la province !

8 Réponses à “3•VIE SOCIALE”

  1. grand-père dit :

    pourquoi un chien ? surtout s’il a pris la pluie ,le poil mouillé, prés de la cheminée ça pue !! crois moi, il vaut mieux un chat, il est pas trop stupide pour suivre son con de maitre quand il bruine.. et au moins il ne schlingue pas quand tu lui tiens compagnie devant le feu..et quand les gosses le font ch… il ne fait pas le bon pote servile et fayot comme Oddie… un coup de griffe et tout rentre dans l’ordre..

  2. Minarou dit :

    Tellement vrai…
    Sauf que… Les générations changent ? Les hommes parisiens ne restent pas à table (à défaut de passer au salon ?) ?!?

    Sauf que… Le feu de cheminée et le chat qui dort devant ça me convient (maman, keskon mange ce soir) (sais pas, je n’y ai pas encore pensé) (et tout ça sans culpabiliser siouplaît, ce n’est pas parce qu’on est au foyer que le soir on est pas fatiguée).

  3. opio dit :

    d’un coup j’ai peur… car c’est ZE fantasme de mon mari.. le labrador et les zenfants dans la jolie maison avec la soupe fumante qui l’attend le soir…

    AU SECOURS !

    et merci pour cette tranche de vie si drôle et si bien racontée…

  4. Pacroulette dit :

    merci de décrire aussi bien la vie tranquille d’une mère au foyer en province!!! Pour ma part, je ponds le 2ème et après je reprends une vie normal= boulot!!! bon courage et encore bravo pour ce blog!

  5. Elo dit :

    et Versailles, c’est la province ???Les petits thés, les petits cafés, les petites ventes-privées, les papotages vides, et les sorties de messe….Et vive la reprise du boulot ;)
    Merci pour les bons éclats de rire que me provoque ce blog !!!

  6. claudie dit :

    Excellent!!!
    Nous avons sauté le pas, nous sommes en province, et c’est exactement ça, je n’ai qu’une envie, retrouver la région parisienne, mais deux peurs terribles aussi, ma petite puce, et mon chéri, ne vont-ils pas être malheureux la-bas.
    Nous pensions trouver plein choses supers ici. Nous avons le temps et le calme, c’est super, mais ça ne fait pas tout.
    Qui a fait un retour en arrière?
    Merci

  7. Steph dit :

    Est ce un sujet traité avec modération ???? Il ne m’avait pas semblé…

  8. Cocotine dit :

    Quel plaisir de vous lire ! Le politiquement correct finit par me faire ressembler à une cocotte-minute dont la soupape est coincée ! Je suis moi aussi une exilée. Parisienne, j’ai vécu à Thessalonique et Londres, puis à Bordeaux, Vienne et Nantes… pour suivre mon mari (qui a un super joli parcours pro)… et ramer comme une malade pour trouver un job décent derrière… Mon CV est un gruyère… Alors, je lave, je repasse, je m’occupe de Titoune, bla-bla-bla et je blogue depuis mai 2007 pour ne pas crever… Passez me voir si vous le souhaitez ! http://www.mondecocotine.canalblog.com et http://www.cocotine.canalblog.com
    Bonne journée et vive la vie de MAF !

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